L'art de la short-list

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Marie La Fragette

Présenter une short-list de candidats relève du funambulisme. Un équilibre subtil de personnalités plus ou moins conformes au poste à agencer. Et pour Marie La Fragette, réussir l'exercice est parfaitement jouissif. Sauf quand au dernier moment, tout s'écroule comme un château de cartes.

Il y a un moment particulièrement jouissif dans la vie d'un chasseur de tête. Non, je ne parle pas d'argent ni de prestige mais de pure satisfaction du travail bien fait.

C'est le moment où l'on clique sur « envoyer » au bout de cinq semaines ou plus de mission avec en titre « Short List poste Responsable comptable bilingue confirmé ».

Le moment où l'on synthétise 150 coups de fils, 30 conversations, 10 entretiens en un message, un tableau Excel et 3 à 5 dossiers bien pliés.

Il y a un art de la short-list. Si, c'est vrai. Une short-list réussie, c'est l'alchimie entre la demande (le comptable bilingue confirmé sourire bright modeste et désintéressé) et l'offre (des comptables, qui lorsque qu'ils sont réellement bilingues et confirmés ont quelques prérogatives extra-propale initiale).

Une bonne short-list, c'est un équilibre subtil de personnalités plus ou moins conformes à la demande dont les manques et les plus se répondent comme les instruments d'un orchestre philarmonique.

Il y a celui qui prend le poste « par le haut ». Vous vous voyez déjà argumenter d'un ton pontifiant : « Il est cher, bien entendu, mais il maîtrise totalement les normes comptables anglo-saxonnes et il a déjà agit dans un contexte de restructuration ».

Votre instinct de déduction vous aura déjà mené sur la voie, il y a celui qui prend le poste « par le bas » et vous argumenterez exactement du même ton : « Il est junior, bien entendu mais il maîtrise totalement les normes comptables anglo-saxonnes et il a déjà agit dans un contexte de restructuration. » Vous ajouterez juste : « Et il en veut ! »

Pile au milieu, vous avez the one. Le placement. Inutile de vous dire qu'il maîtrise totalement les normes anglo-saxonnes, celui là aussi et qu'il a agit dans un contexte de restructuration. Mais en plus, il est pile dans le salaire, a appris l'anglais à Oxford, sourit très bright, a le sens de l'humour et contrôle complètement les subtilités de la facturation de planchettes de bois à destination des usines de jouets (le recrutement est plein de ces hasards merveilleux qu'on a parfois envie de qualifier de miracles).

Et au milieu, parce que vous avez un cœur, vous aurez placé une petite chose abîmée par la vie. Quelqu'un que vous qualifierez de parcours « atypique », votre petite fantaisie de chasseur créatif agitateur de talents. Un comptable qui maîtrise la restructuration des planchettes en bois mais qui n'est pas tout à fait familiarisé avec les normes anglo-saxonnes. Mais qui a du tonus, de la personnalité. Bref, du « potentiel » même si on ne lui a pas encore donné sa chance. C'est la main tendue du recruteur, quoi.

Oui, le moment où vous envoyez vos dossiers est le meilleur dans une mission. Et vous rentrez chez vous avec le sentiment d'avoir fait avancer les choses.

Mais il y a généralement un lendemain qui déchante. Vous avez les « retour ». Il peut arriver de rares et sombres fois, que votre jolie chorale se transforme en cacophonie.

A l'épreuve du feu, il s'avère que votre short-list si bien câblée échappe totalement à votre contrôle. Le junior demande un salaire de PDG, le senior veut carrément la place du PDG, the placement s'est effondré comme une petite chose abîmée par la vie.

Et vous vous dites, la morale, c'est que le parcours atypique triomphera du profil de poste. Même pas. « Celui là, vous dira votre client, on ne sait même pas pourquoi vous nous l'avez présenté ».

Tout penaud, vous retournerez alors à votre tableur de 150 noms. Et vous recommencerez. Parce que dans une semaine, maxi, (il faudrait pas non plus le perdre, ce client), vous le revivrez. Le parfait ballet des profils accordés. Le jour où la short-list sera envoyée !

* A propos de Marie La Fragette

Marie La Fragette, 27 ans, travaille dans un cabinet de conseil en recrutement. Elle est l'auteur de pièces de théâtre et de « Chasse de tête » qui a obtenu le prix du Roman Femme Actuelle.

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