Le CDI et le mariage, c'est du pareil au même

Publié le 23 mai 2011 Marie La Fragette

Pour Marie La Fragette, un recrutement équivaut à un mariage. C'est une prise de risque, un pari sur une personne, un coup de cœur, une hypothèse. Au final, on ne sait jamais si l'aventure va durer.

Par rapport au fonctionnement anglo-saxon, le monde du travail français est très réglé, voire, si l'on en croit les soupirs des recruteurs, rigide. Signer un CDI équivaut presque à un mariage. Presque, parce que le divorce par consentement mutuel peut être encore plus facile qu'un licenciement.

Alors, quand il s'agit de prendre une décision et de demander solennellement pour les Scieries internationales du Doubs la main de Jean-Claude Michou la décision est lourde, pesée avec circonspection.

Le savoir faire, c'est facile. On pose des questions, on fait détailler, on prend des références et c'est plié. Ce n'est pas vraiment le plus problématique. La probabilité qu'un ingénieur diplômé de l'ENSAM avec cinq ans d'expériences chez un concurrent se jette sur les lignes de production pour saccager le découpage des troncs, ralentisse par deux la cadence et livre des toupies à la place de lattes au constructeur de sommiers est relativement faible. A moins que...

C'est à cet « à moins que » que le bât blesse : le savoir être. C'est ça qui fait hésiter pendant de longs jours l'équipe pluridisciplinaire entre Jean-Michel qui a de l'assise et Jean-Claude qui a de l'allant. Comment s'assurer que le candidat lisse et bien peigné ne va pas se transformer à peine franchi le seuil des scieries en un dangereux réformateur compulsif monomaniaque des RTT. Comment être sûr que le gagnant si séduisant sur l'écran et dans les superlatifs des recruteurs ne va pas d'emblée aboyer sur les syndiqués, transformer son bureau en mausolée du grand désordre moderne et chercher à déboulonner ses supérieurs ?

Et bien en creusant le savoir être. Et ça, c'est notre travail. Sauf que les questions peuvent avoir tendance à être un tout petit peu pointues pour notre œil pragmatique.

Jugez plutôt, comment est-il possible de répondre tout de go à la capitale interrogation « Mais est-ce qu'il aura VRAIMENT du draïïve, des qualités d'animation ? » Alors, à priori, comme l'entretien est un exercice somme toute assez scolaire, le candidat n'est pas arrivé en faisant des claquettes et ne nous a pas coupé la parole pour refaire les questions à l'envers avec la voix de Jacques Chirac.

Et de même, quand on nous demande avec angoisse, « est-ce qu'il résistera à la pression ? », on est obligé de prendre un petit risque dans la réponse étant donné que la déontologie ne nous permet pas de braquer une lampe dans la tête du candidat, de lui donner des défis du style, reboucher le maximum de stylos bics en un temps donné et lui faire jouer à saute moutons avec ses concurrents pour voir lequel craque en premier. (Ne soyez pas sceptique, saute mouton peut être un jeu terriblement anxiogène.)

Alors, comme on comprend quand même le fond du problème, on bricole, on lit entre les lignes, on fait passer des tests et on fait des synthèses argumentées.

Avec une marge d'erreur. Lorsqu'on écrit, « candidat dynamique qui n'hésite pas à prendre des risques et se lance avec enthousiasme dans les challenges à relever », on sait qu'on reste dans le camp des suppositions, si argumentées soient elles. La meilleure solution pourra t-on rétorquer, c'est une bonne prise de référence et des questions précises tant il est vrai que les expériences passées sont le meilleur garant des réussites futures. Mais même si on a suivi à la trace Jean-Claude depuis sa naissance dans un hypothétique monde parallèle policier et flippant où les données personnelles sont tracées, rien ne nous garantit que Jean-Claude le parfait ne va pas lâcher une connexion nerveuse précisément une semaine après son arrivée et chanter singing in the rain au milieu des scies mécaniques en poncho.

Quoi qu'on fasse, quel que soit le dossier béton que l'on monte, un recrutement reste une prise de risque, un pari sur une personne, un coup de cœur, une hypothèse. Un peu comme un mariage, en fait....

* A propos de Marie La Fragette

Marie La Fragette, 27 ans, travaille dans un cabinet de conseil en recrutement. Elle est l'auteur de pièces de théâtre et de « Chasse de tête » qui a obtenu le prix du Roman Femme Actuelle.

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