Schizophrène de préférence

Publié le 16 septembre 2010 Marie La Fragette

Rentrée rime aussi avec nouveauté. Cadremploi accueille une nouvelle chroniqueuse : Marie La Fragette. Cette chasseuse de têtes vous fera découvrir, deux fois par mois, les coulisses d'un cabinet de recrutement. Cette semaine, notre recrue de choc essaie non sans mal de cerner le profil du parfait candidat pour l'un de ses clients. Une exercice un brin compliqué.

ENS Cachan ou SUPELEC, à la rigueur... concède, grand prince Monsieur V.

Monsieur V veut un candidat de haut vol, classe affaire. Pas un de ces diplômés de fac qui a hanté les IUT de Province en se raccrochant aux wagons de l'alternance. Avec en plus, si ça se trouve un bac pro. Non, non, l'ingénieur mécatronique qui foulera le lino vert de ce challenger des équipements électroniques sera un « vrai » ingénieur, un bon quoi.

Et spécialisé dans les transports. Mais pas n'importe lesquels.

Tandis que mon collègue, dont tous les neurones clignotent en rouge avec le mot « closing » dedans, se contente de dire à Monsieur V, « Oui, oui, ça a du sens.. », j'écoute patiemment mon client expliquer la différence fondamentale entre une voiture et un poids lourd. On cherche un « High Po ». Espèce qui s'épanouit sans conteste dans l'Univers stimulant des Poids Lourds. La voiture, c'est pour les moyens. Une nouvelle ère va s'ouvrir dans les commandes de camion. On attend du sang nouveau, du sang bleu.

Monsieur V, Directeur R& D a fini. Monsieur V est satisfait. Oui, vous l'aurez dans cinq semaines. Oui, il est sous garantie 6 mois. Un beau produit col blanc avec des fossettes et un joli pli sur le costard. Nous passons au bureau de Monsieur H, chef de projet, supérieur direct de futur -ingénieur -chaussettes -en -laine- 4 fils -d'Ecosse. Mais Monsieur H est plus nuancé.

En fait, il est totalement paniqué. Il ne veut pas d'un X-Mines-Pont-Normale Sup. Pas du tout. Ce qu'il faut c'est un petit jeune, un tout petit jeune. Qui a envie d'apprendre, qui connaît un tout petit peu l'électronique embarquée mais un peu ça suffit, vraiment. Il faut qu'il se sente très très à l'aise dans son poste très longtemps. C'est un tout petit tout petit poste, au dessus, ya rien, le désert, pas d'évolution.

Vite, on retire les fossettes, le pli du pantalon, on rajoute des boutons d'acné et un air de chiot égaré. Monsieur H se ronge les ongles en enfilant les cafés. Il nous regarde avec suspicion. Comme si nous allions matérialiser sous ses yeux ébahis un surdoué de la mécatronique de 24 ans déterminé à lui piquer dans l'heure son poste, ses dossiers thermocollés et qui sait sa femme. Les jeunes d'aujourd'hui, ils se servent, vous savez...

Le DRH nous accueille avec un air préoccupé. Ca ne se passe pas très bien entre Monsieur H et Monsieur V. On l'aurait presque deviné. La nouvelle recrue des systèmes commandes de poids lourds va devoir tempérer, ménager la chèvre et le chou, se faire tout petit tout en étant très bon. La hauteur de vue d'un génie dans l'humble carapace d'un stagiaire. « Oui, oui, ça a du sens... », continue mon collègue mais avec un peu moins de conviction, je le note. Seul le montant de ses fees lui fait garder un semblant d'enthousiasme.

Quand à moi, je ne dis rien et suis, abattue, le mouvement de la pomme d'Adam du DRH.

Un schizo. Je cherche juste un schizo.

Mon profil de poste prend forme : H/F Ingénieur Mécatronique de formation, vous justifiez d'une expérience de deux ans minimum dans le secteur des transports. Anglais courant obligatoire.

Dédoublement de la personnalité souhaitée.

* A propos de Marie La Fragette

Marie La Fragette, 27 ans, travaille dans un cabinet de conseil en recrutement. Elle est l'auteur de pièces de théâtre et de « Chasse de tête » qui a obtenu le prix du Roman Femme Actuelle 2010.

Marie La Fragette
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