Episode 44 : Presser le citron

Le DRHache

Faire la chasse aux mauvais vendeurs ? Le souhaiter est une chose, mais aucun manager ne prendrait le risque de l'écrire dans un mail. Aucun, sauf un. Son message a fait le tour du Web. Fâcheux épisode sur lequel le DRHache se devait de revenir.

La semaine dernière, on a pu lire dans un certain nombre de quotidiens une bien jolie histoire qui ressemble à un poisson d'avril sauf qu'en général ces choses-là se font plutôt en début de mois. Un directeur des bureaux de poste de Paris-Sud au nom prédestiné (une marque dont les produits servent à nettoyer au moyen d'un jet à grande pression, que notre président de la République a déjà popularisé au sujet des banlieues en la faisant passer de nom propre à verbe du premier groupe, les pauvres ils doivent en avoir marre), un directeur de la poste donc a envoyé un courriel inacceptable.


Dans son courriel, le bon Monsieur Karcher annonçait à ses directeurs de vente que « la chasse aux mauvais vendeurs est ouverte, jusqu'à épuisement (rapide) des espèces qui ne sont pas protégées ». Il parlait aussi explicitement d '« extermination ».


Inutile de vous dire que les syndicats, toujours soucieux de la protection de l'individu, à l'affût des abus et à la recherche de matériel exploitable, ont réagi vertement. Ils ont immédiatement dénoncé les mauvaises conditions de travail, les fortes pressions et le niveau de stress important, rajoutant « des gens sont à bout, en arrêt de travail, en dépression. (...) des vendeurs qui pleuraient, qui n'arrivaient pas à faire leur chiffre. »

Quelques commentaires, que je vais essayer de rendre plus acceptables que les propos du monsieur.

Dans l'inconscient collectif, a Poste représente certainement l'endroit dans lequel on bosse le moins en France. On adore en général son facteur, moins son bureau de poste, et l'image de Dany Boon totalement cuivré en pleine tournée n'a probablement pas amélioré ce sentiment diffus. L'inconscient collectif véhicule ainsi énormément de crétineries, mais je suis sûr que 75 % des lecteurs de cette chronique n'ont pu réprimer un sourire ou une affectueuse pensée moqueuse pour ces pauvres postiers qui pleurent sous la pression. Il est même possible que certains, pour ne pas dire une majorité, aient ressenti une certaine jouissance à voir un responsable "parler vrai", sortir le bazooka et essayer de secouer le cocotier.


Ce genre de terminologie est tellement commune à l'oral que l'on ne peut s'empêcher d'en sourire ne serait ce qu'intérieurement et d'y trouver l'infime partie de défoulement qui nous permet de vivre avec les rancœurs accumulées 12 heures par jour au boulot.

Seulement voilà.

Lui, il l'a écrit.

Et là, on passe dans un autre domaine : l'officialisation d'une politique réfléchie de pressurisation du citron, la volonté avouée de se débarrasser des éléments les moins performants par le seule mesure de leur absence de performance. N'aurait-on pas l'impression de prendre quelques années de retard ?

Tous les commerciaux ont la pression pour faire du chiffre.

Mais les grands groupes se retrouvent confrontés aujourd'hui à des situations dont l'extrême trouve son point culminant dans les suicides de France Telecom. Et si le courriel de M. Karcher - probablement juste maladroit ( on ne va pas en faire un bouc émissaire non plus, la responsabilité ici est collective et non pas individuelle) - nous fait marrer parce qu'il flatte nos instincts de petits blancs en exprimant tout haut ce que tout le monde pense tout bas, il devrait aussi nous faire réfléchir à ce qui est acceptable comme norme si on veut éviter que les coups de pied au cul ne poussent les plus faibles au fond du puits.

 

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