DIF en 2010 : une bombe à retardement ?

Sébastien Tranchant

Dans trois mois, plusieurs millions de salariés seront en mesure de demander à « solder » leurs 120 heures de DIF cumulées depuis six ans. Les uns annoncent un raz-de-marée, les autres une petite vaguelette, tout au plus.

Se dirige-t-on tout droit vers un engorgement des demandes de DIF comme certains l'imaginent? Apparu en 2004, le droit individuel à la formation permet à chaque salarié de se constituer un capital annuel de 20 heures de formation cumulables sur six ans dans la limite de 120 heures. Or, en 2010, cela fera six ans que le DIF a été mis en place. Ajoutons à cela le peu d'entrain des entreprises à organiser le schmilblick en période de crise ainsi que le faible nombre de salariés à avoir utilisé leur DIF (4,7%) - donc une probabilité importante qu'ils l'utilisent l'an prochain -, et vous avez tous les éléments pour mettre un joli foutoir en interne. « L'année qui vient sera très conflictuelle avec une multiplication des recours aux prud'hommes, prévient Didier Cozin, directeur de l'Agence pour la Formation Tout au Long de la Vie (AFTLV). Au bas mot, ce sont un milliard d'heures qui ont été capitalisées par les salariés et que les entreprises n'ont, à ce jour, pas les moyens de financer. Bien sûr, la loi les autorise à refuser les demandes de DIF sous certaines conditions. Mais les salariés ayant attendu d'avoir 120 heures pour se former se diront, à juste titre, qu'on leur a menti quand on leur a conseillé de cumuler leur DIF » rapporte Didier Cozin qui estime qu'il y aura des problèmes « dans 50 % des grandes entreprises ». « Jusqu'à présent, à chaque fois que le conseil des prud'hommes a eu à se pencher sur la question du DIF, explique Gilles Soetemondt, conseiller prud'homal, c'était dans le cadre d'une rupture de contrat de travail où l'employeur oubliait sciemment ou pas le droit acquis. En 2010, il n'est pas exclu que l'on enregistre les premiers recours directement liés au DIF même si le droit individuel à la formation n'est pas encore très connu des salariés » relativise l'expert.

Les salariés, peu intéressés par le DIF

Chez Demos, l'un des organismes leader de la formation professionnelle, on reste serein. « Je ne crois pas à l'engorgement car les salariés ne sont pas attirés par le DIF. Ce sont généralement les cadres qui se forment. Les autres, salariés de niveau intermédiaire, ne s'y intéressent pas. C'est dommage mais c'est la réalité » commente Blandine Legrand, responsable marketing. Un désintérêt dû bien souvent au fait que - dans la majorité des cas - la formation doit s'effectuer hors du temps de travail. Et donc rogne sur les congés ou les RTT. « C'est une erreur de croire que les salariés ont peu d'appétence pour le DIF, rétorque Didier Cozin. Le contexte actuel renforce leur intérêt au contraire. Aujourd'hui, le développement de son employabilité voire l'anticipation d'une reconversion professionnelle sont des paramètres on ne peut plus d'actualité. » Didier Cozin estime que 20 % des salariés envisagent de « solder » leur DIF en 2010 et que 30 à 40 % souhaitent en utiliser une partie.

Chantage à l'emploi

Jean-François Veysset, vice-président de la CGPME, relativise ces craintes. « Si rush il doit y avoir, avec de l'organisation cela se passera bien. Le DIF est, certes, limité en termes de cumul d'heures mais il ne l'est pas dans le temps. » Autrement dit, si un salarié ne peut profiter de son DIF tout de suite, rien ne l'empêche de formuler sa demande plus tard*. Didier Cozin ne partage pas cet optimisme : « Demandez aux salariés de la distribution comment ça se passe, lance le formateur. Les employeurs pratiquent régulièrement un chantage à l'emploi, du genre : 'Vous n'êtes pas content ? Je ne vous retiens pas'. En période de vache maigre, c'est bien connu, il n'y a pas d'argent à dépenser dans la formation. »
Et, à l'heure actuelle, entre un job et une formation nous est-il vraiment permis d'hésiter?

 

*dans ce cas le compteur d'heures reste bloqué à 120 heures

Sébastien Tranchant
Sébastien Tranchant

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