Accusé de harcèlement, ce réceptionniste d'hôtel gagne 26 168 € en justice
Le téléphone sonne alors qu’il est chez lui, en arrêt depuis des semaines. Depuis son départ, il a écrit, alerté, raconté les humiliations, les ragots, les insultes. Au bout du fil, pourtant, une autre histoire se dessine : plusieurs collègues l’accusent désormais d’être celui qui terrorisait l’hôtel.
Engagé fin 2012, le salarié travaille à l’accueil de l'hôtel. À l’automne 2017, des tensions apparaissent. En octobre, alors qu'un supérieur lui reproche une erreur de caisse, la discussion prend un virage violent sous les yeux des collègues et de clients présents dans le hall. Le 22 janvier 2018, nouvel épisode. La présidente arrive un matin, trouve la réception vide et le tiroir de caisse non verrouillé. Pour la direction, c’est la faute de trop : un avertissement lui est adressé.
Quelques jours plus tard, le 31 janvier, l’homme s’effondre. Son médecin l’arrête pour un état dépressif qu’il relie à son travail. Début février, le médecin du travail estime qu’une reprise est impossible. À distance, le salarié dénonce une cabale. Il produit des échanges dans lesquels des collègues affirment qu’on cherche à les « monter contre lui », des attestations évoquant des pressions quotidiennes et même des signalements adressés à l’inspection du travail pour dénoncer l’ambiance et les propos insultants du directeur.
Mais pendant son absence, le vent tourne. Fin février, plusieurs salariés écrivent à la direction et affirment que le réceptionniste est la source de leur mal-être. Ils décrivent des mensonges, des insultes, un chantage fondé sur des enregistrements réalisés à leur insu. Certains expliquent avoir consulté un médecin, d’autres redoutent son retour. Plusieurs préviennent même qu’ils envisagent de quitter l’entreprise s’il reprend son poste.
Convoqué le 10 avril 2018 à un entretien préalable, avec mise à pied conservatoire, le réceptionniste est finalement licencié pour faute grave le 27 avril. La direction affirme alors avoir découvert l’ampleur des faits pendant son arrêt, lorsque, dit-elle, « les langues se sont déliées ».
Le réceptionniste saisit les prud’hommes en mai 2018. Il réclame 18 959 euros pour licenciement injustifié et autant pour harcèlement moral. En première instance, il perd tout. Il fait appel. En seconde instance, le tableau change de couleur. Les magistrats épluchent les SMS et attestations fournis par les deux parties. Ils découvrent que les insultes et les propos sexuels circulaient partout. Ceux qui se disent victimes traitaient parfois le réceptionniste de « vieux trou du cul » ou de « vieille tarlouze ». Mais lui non plus n’était pas irréprochable : il avait, de son côté, traité une collègue de « Pokémon », et une autre de « sale noire ». Le directeur, lui, photographiait des salariés à leur insu, en zoomant sur leurs parties intimes, multipliait les propos humiliants ou graveleux et encourageait le réceptionniste à espionner et à filmer ses collègues de travail pour obtenir des preuves qu'il pourrait utiliser contre eux.
La présidente, alertée à plusieurs reprises et présente dans l’établissement, s’est contentée d’un message demandant de faire cesser les « ragots ». Pour la cour, cela ne suffisait pas à enrayer un système devenu toxique. D’autant que la direction ne pouvait ignorer ces débordements : elle s’était rendue à plusieurs reprises sur place et avait été alertée bien avant l’arrêt maladie.
Pour l’avocat en droit du travail Henri Guyot, du cabinet aerige, dans ce contexte, « l’employeur ne peut pas sanctionner un seul salarié pour un comportement qu’il a laissé prospérer chez tout le monde. À partir du moment où l’ambiance est devenue délétère et connue, il devait agir de manière globale ».
Le 14 septembre 2023, la cour en tire deux conséquences. D’abord, le salarié a bien été victime de harcèlement moral dans ce climat de dénigrement généralisé. Ensuite, les fautes invoquées pour justifier le licenciement étaient connues de la direction avant même son arrêt maladie. En tardant à agir, l’employeur a laissé passer le délai : elles sont prescrites. Le licenciement est donc jugé sans cause réelle et sérieuse.
Au total, l’employeur est condamné à lui verser 5 000 euros de dommages et intérêts, 11 375 euros pour la rupture abusive, 1 138 euros de salaire pour la mise à pied, 114 euros de congés payés afférents, 3 792 euros de préavis, 379 euros de congés payés sur préavis, 2 370 euros d’indemnité légale de licenciement et 2 000 euros de frais de justice. Soit 26 168 euros au total.