Il croit travailler dans une "planque", mais son patron veut lui faire porter des lunettes qui filment son travail

Il croit travailler dans une "planque", mais son patron veut lui faire porter des lunettes qui filment son travail Roman Guichard, avocat en droit du travail, analyse pour Cadremploi ce témoignage posté par un internaute sur le forum de discussion en ligne Reddit.

Il est 9 heures du matin. Les premiers clients viennent rendre les clés de leurs appartements, les machines à laver tournent à plein régime et la liste des réservations du jour défile sur l’écran. Dans cette petite entreprise d’hébergement, la routine des trois employés est bien huilée — et l’imagination du patron l’est tout autant.

Dans ce récit, raconté par un internaute se présentant sous le pseudo @albertoConadore sur le forum Reddit, le salarié explique travailler depuis deux ans dans la petite société et s’y plaire globalement. « Les horaires sont cools (9h-16h), le travail facile et autonome, la paye est correcte et c’est à côté de chez moi. Bref, c’est un peu la planque », écrit-il.
Le seul problème : le dirigeant de la structure serait un peu trop passionné de nouvelles technologies et d’intelligence artificielle — et, selon l’internaute, aurait aussi un certain besoin de contrôle.

Au fil du temps, il a multiplié les outils numériques. Les salariés doivent déjà renseigner chaque tâche accomplie dans une application dédiée, afin de justifier leur temps de travail et « alimenter en données » un assistant basé sur l’IA. Dans les appartements, un concierge virtuel répond automatiquement aux clients et plusieurs capteurs connectés gèrent le chauffage.

Mais c’est sa dernière idée qui inquiète vraiment le salarié. « Aujourd’hui, j’ai appris qu’on allait potentiellement être amenés à porter des lunettes Meta durant nos heures de travail pour filmer notre travail ! », écrit @albertoConadore. Officiellement, il s’agirait d’un simple test technologique.

Pourtant, selon l’internaute, rien ne justifie réellement un tel dispositif : il n’y a ni vol, ni problème de qualité du travail, ni plainte des clients, qui leur laissent au contraire de très bons avis sur les plateformes de réservation en ligne. « C’est juste parce que c’est le futur », résume-t-il dans son témoignage. Pour lui, cette idée ressemble surtout à une forme de surveillance permanente. Il affirme d’ailleurs qu’il refuserait de passer ses journées à se filmer en train de travailler.

Pour Roman Guichard, avocat en droit du travail et membre du collectif Rhizome, une telle idée pose immédiatement plusieurs difficultés juridiques. « Un employeur peut imposer certains équipements si cela est justifié par la nature du travail et proportionné au but recherché », explique-t-il. Casques de chantier, uniformes ou lunettes de protection peuvent ainsi être obligatoires. Mais les lunettes connectées introduisent une dimension supplémentaire : elles permettent de filmer en continu.

Or, cette captation permanente soulève de lourdes questions liées à la protection des données. « Filmer en permanence et permettre à l’employeur de consulter ce que voient les salariés signifie potentiellement filmer les collègues, les clients ou capter des informations personnelles », rappelle l’avocat. Dans ces conditions, un tel dispositif pourrait rapidement entrer en conflit avec le Règlement général sur la protection des données (RGPD) et avec le principe de proportionnalité imposé par le droit du travail.

Pour l’avocat, la difficulté principale réside dans la surveillance continue. « La surveillance permanente des salariés est interdite : elle doit toujours être proportionnée et strictement nécessaire au but recherché », insiste-t-il. Selon lui, imposer des lunettes filmant toute la journée serait très difficile à justifier devant un juge. Un système de contrôle jugé trop intrusif pourrait même exposer l’employeur à des sanctions importantes, notamment de la part de la Cnil.

La loi autorise toutefois certains dispositifs de surveillance lorsqu’ils sont justifiés par l’activité. Des caméras peuvent par exemple être installées pour sécuriser un stock ou prévenir des vols, à condition que les salariés soient informés et que la mesure reste proportionnée. « Dans ces cas-là, les salariés ne sont filmés qu’incidemment : ce sont la marchandise ou les lieux qui sont surveillés », précise Roman Guichard.

Heureusement pour @albertoConadore, la surveillance façon Big Brother ne semble pas encore avoir vu le jour dans l’entreprise. Lors d’un premier essai, l’internaute explique que le patron aurait même commandé par erreur des casques Meta Quest de réalité virtuelle — destinés à jouer à des jeux vidéo — au lieu des lunettes connectées qu’il imaginait tester. Une anecdote amusante qui souligne pourtant une question très sérieuse : jusqu’où les technologies peuvent-elles aller pour surveiller le travail ? Pour Roman Guichard, la réponse est claire : « Installer un système permettant de surveiller en permanence les salariés constituerait une violation grave de leurs droits et serait très difficile à défendre juridiquement ».