Il alerte sur un projet d'aire d'accueil pour les gens du voyage, et est changé de poste le lendemain

Il alerte sur un projet d'aire d'accueil pour les gens du voyage, et est changé de poste le lendemain Le salarié s'est placé en lanceur d'alerte et soutenait que le projet présentait un risque pour l'environnement.

ENTRETIEN EXCLUSIF
Propos recueillis par Judith Chouzenoux auprès de Me Olivia Mahl.

Le 11 avril 2018, dans les bureaux d’une société d’aménagement du sud de la France, un responsable de programmes s’apprête à appuyer sur la touche "envoyer". Depuis plusieurs semaines, il s’inquiète d’un projet d’aire d’accueil pour les gens du voyage, porté par son entreprise à La Ciotat, qu’il juge risqué pour l’environnement. Dans ce signalement officiel, il affirme que le projet avance sans étude d’impact conforme. Plus encore, il explique qu’un diagnostic qu’il a lui-même réalisé sur le site met en évidence des risques de destruction d’espèces protégées et de leur habitat.

Mais en moins de 24 heures, tout bascule. Par un mail de la direction, il apprend qu’il va changer de poste, de supérieur et de bureau. Une réaction immédiate qui fait naître un doute : s’agit-il d’une simple réorganisation… ou d’une réponse directe à son alerte ?

"La concomitance des faits est souvent un élément clé : une décision prise juste après une alerte peut apparaître comme une réaction de l’employeur", analyse Olivia Mahl, avocate en droit du travail.

Face à cette situation, le salarié décide de rompre lui-même son contrat. Le 29 mai 2018, il prend acte de la rupture. Il dénonce deux manquements : la modification de ses conditions de travail sans son accord — alors qu’il bénéficie du statut de salarié protégé en tant que représentant du personnel — et la violation de la confidentialité de son alerte. Le 24 juillet 2018, il saisit les prud’hommes pour faire requalifier cette rupture en licenciement nul.

Selon les éléments du dossier, l’entreprise a transmis l’alerte à la collectivité à l’origine du projet en mentionnant explicitement le nom de son auteur. Un choix lourd de conséquences.

"L’identité du lanceur d’alerte doit rester strictement confidentielle. La révéler constitue un manquement grave", rappelle Olivia Mahl.

L’employeur, de son côté, se défend. Il soutient que l’alerte était prématurée, qu’une étude d’impact était prévue "au cas par cas" et que le salarié n’a donné aucune suite à son signalement, ni déposé de plainte. Selon lui, le salarié aurait agi de manière intéressée, cherchant à se protéger dans un contexte conflictuel.

Mais la cour d’appel et la Cour de cassation ne suivent pas cet argument. Les juges retiennent que l’alerte portait bien sur un risque environnemental grave et reposait sur des éléments sérieux. Le projet sera d’ailleurs abandonné en 2023 en raison de contraintes réglementaires.

Sur le plan juridique, la Cour de cassation rappelle une règle essentielle : un salarié ne peut être sanctionné pour avoir lancé une alerte, sauf s’il agit de mauvaise foi — c’est-à-dire en sachant que les faits sont faux — ou dans un intérêt purement personnel. "On peut se tromper dans l’analyse, mais si les faits sont sincères ou crédibles, la protection s’applique", insiste Olivia Mahl.

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Au-delà de l'alerte, la justice a retenu un second manquement majeur : son statut de salarié protégé.

"Un salarié protégé ne peut pas subir une modification de ses conditions de travail sans son accord. À défaut, l’employeur commet une faute", précise Olivia Mahl.

Or, le changement de poste lui a été imposé sans sa validation. La prise d’acte est donc jugée fondée et produit les effets d’un licenciement nul, faute d’autorisation de l’inspection du travail. L’entreprise est ainsi condamnée à lui verser 62 514 euros au titre de diverses indemnités compensatrices et légales de licenciement, dont 13 960 euros pour violation du statut protecteur de lanceur d’alerte.

  • Olivia Mahl : https://www.linkedin.com/in/olivia-mahl-655984a2/
  • Droit du travail en France : https://fr.wikipedia.org/wiki/Droit_du_travail_en_France