Des sardines dans les conduits de la clim : un avocat met en garde contre les vengeances au travail

Des sardines dans les conduits de la clim : un avocat met en garde contre les vengeances au travail Ces vengeances peuvent entraîner des poursuites même après un départ de l'entreprise, alerte Me Antoine Grou, avocat en droit social pour Cadremploi.

ENTRETIEN EXCLUSIF
Propos recueillis par Judith Chouzenoux auprès de Me Antoine Grou.

Imaginez arriver au travail un matin, accueilli par l'odeur la plus nauséabonde qu'il vous ait été donné de respirer. Diffuse, elle semble s'intensifier à mesure que vous passez près des conduits de climatisation. Après quelques jours d'enquête, vous découvrez finalement, le nez pincé, que quelqu'un y a dissimulé des sardines, désormais loin d'être de première fraîcheur. Derrière cette mauvaise blague racontée sur le forum Reddit par un internaute, un phénomène bien plus singulier se dessine : les "vengeances" au travail.

Tout part d’un post, depuis supprimé par son auteur, dans lequel un salarié demandait simplement : "Quelle est votre pire vengeance au boulot ?". Les réponses, elles, toujours disponibles en ligne, affluent. Certaines prêtent à sourire, d’autres sont plus inquiétantes. Un internaute raconte ainsi avoir "contaminé" ses fichiers Excel pour les rendre inutilisables après un départ conflictuel. Un autre aurait transformé des "bonbons Haribo sans sucre" en "un laxatif de l’extrême", tandis qu’un stagiaire aurait versé de l’eau des toilettes dans la machine à café.

Au fil des récits, un point commun émerge : la frustration. Mauvaise ambiance, conflits avec la hiérarchie, sentiment d’injustice… "J’ai dû faire face à la pression de la manager et de deux patrons tyranniques", écrit ainsi un internaute, qui dit avoir fini par saisir les prud’hommes. D’autres, en revanche, choisissent des moyens plus discrets, mais destructeurs : suppression de documents, modification de données ou de mots de passe, sabotage matériel. Un salarié explique ainsi avoir volontairement fait des promesses commerciales intenables pour pénaliser son entreprise.

Pour l’avocat en droit social Antoine Grou, ces situations recouvrent toutefois des réalités très différentes. "À mon sens, le terme de ‘vengeance’ englobe plusieurs cas de figure. Il y a d’abord ceux qui font valoir leurs droits en justice : cela peut être perçu comme une revanche, mais ce n’est pas une faute", explique-t-il. À l’inverse, certains comportements relèvent clairement de représailles : "Désorganiser l’entreprise, manipuler des fichiers… Cela traduit une intention de nuire, qui peut se retourner contre le salarié".

Certaines pratiques franchissent même la ligne rouge. "Il existe une troisième catégorie de comportements, clairement fautifs, voire illicites et pénalement répréhensibles : sabotage informatique, atteinte à l’hygiène, usurpation d’identité numérique", alerte l’avocat. Dans ces cas, les conséquences peuvent être lourdes : licenciement pour faute grave, voire poursuites pénales.

L’exemple des sardines n’a donc rien d’anodin. "Cela peut être considéré comme une dégradation, mais aussi comme une violation des règles d’hygiène et de sécurité. Cela peut tout à fait justifier un licenciement… à condition de pouvoir prouver qui en est l’auteur", précise Antoine Grou. La question de la preuve reste en effet centrale : c’est à l’employeur de démontrer les faits reprochés.

À lire aussi

Autre point souvent ignoré par les salariés : partir ne protège pas forcément. "Beaucoup pensent qu’en quittant l’entreprise, ils ne risquent plus rien. C’est faux. Ils s’exposent à des poursuites", insiste l’avocat. Transférer des fichiers, utiliser des données clients ou nuire à son ancien employeur peut ainsi entraîner des poursuites, même après la rupture du contrat.

Derrière ces comportements, Antoine Grou pointe surtout des dysfonctionnements internes. "La plupart de ces situations trouvent leur origine dans des problèmes de management : manque d’écoute, situations de harcèlement non traitées…" Mais la réponse ne doit pas être la vengeance. "Ceux qui étaient initialement victimes se retrouvent en faute, et donc juridiquement fragilisés", prévient-il. Finalement, la seule "revanche" sans risque reste l’application du droit.